Industriels, produisez votre électricité !

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L’appel d’offres sur l’autoconsommation lancé par le gouvernement traduit un mouvement de fond. Les industriels vont pouvoir expérimenter la production de leur propre électricité.

La plate-forme logistique Biocoop de Melesse (Ille-et-Vilaine) consomme sa propre électricité grâce à ses 2 000 m2 de panneaux solaires installés sur le toit.

C’est le moment de s’y mettre. Le gouvernement a annoncé, fin mai, le lancement d’un appel d’offres portant sur l’autoconsommation dans les sites industriels et tertiaires. Quelques centaines d’installations d’énergies renouvelables d’une puissance de 100 à 500 kilowatts (kW) seront subventionnées d’une manière inédite en France. Une prime sera versée pour chaque kilowattheure (kWh) d’électricité consommé sur place plutôt qu’injecté dans le réseau. Le cahier des charges, dont la publication a été promise « avant l’été », devra préciser les contours du dispositif, mais son principe est clair. Les industriels sont incités à produire leur propre électricité « verte ». De quoi afficher son engagement pour l’environnement et tirer profit de la mutation engendrée par les énergies renouvelables décentralisées.

Certains se sont déjà lancés, misant pour la plupart sur le photovoltaïque et les aides des programmes mis en place depuis 2014 par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) et les régions Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon, Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes et Alsace. C’est le cas de Bio Planète. Cette huilerie de 45 salariés, 100 % bio, a mis en service, en avril, une installation photovoltaïque de 80 kW, à Bram (Aude). Elle compte satisfaire 15 % de sa consommation d’électricité annuelle, pour alimenter ses presses qui fonctionnent en continu. 95 % de la production doit être consommée sur place, le surplus sera écrêté par les onduleurs. L’industriel a franchi le pas à l’occasion de l’agrandissement de son site de production.

« Nous voulions minimiser son impact environnemental, c’est dans nos gènes ! », revendique Jérôme Stremler, le coprésident de Bio Planète. Variateurs de puissance sur les moteurs, éclairage LED… L’entreprise réduisait déjà sa consommation. Elle payait même plus cher son électricité à EDF, en échange de l’engagement de ce dernier à injecter l’équivalent en énergie renouvelable. La production d’électricité verte constituait l’étape suivante. Restait à trouver le levier. « Quand j’ai pris connaissance de la possibilité d’auto consommer son électricité, ça a été le déclencheur pour se lancer dans le solaire, explique Jérôme Stremler. Ce qui est bien avec une installation en autoconsommation, c’est qu’Enedis [ex-ERDF] n’intervient pas. Une déclaration préalable a suffi. »

Maîtriser sa facture énergétique

Cet exemple révèle que l’autoconsommation apparaît comme le moyen le plus pratique d’avoir des panneaux solaires ! Injecter et vendre l’électricité sur le réseau impliquent de lourdes contraintes, qui peuvent devenir rédhibitoires pour un industriel : des délais de raccordement pouvant atteindre un an, une limitation de puissance à 100 kW pour bénéficier de tarifs intéressants, et l’obligation d’intégrer les panneaux à la toiture, avec un risque sur l’étanchéité… A contrario, « en autoconsommation, je fais pratiquement ce que je veux avec les panneaux, s’enthousiasme François Lebreton, chef de produits solaires chez Engie. Je peux les poser en toiture sans les intégrer, en les inclinant, ou même au sol. Et il n’y a ni délais ni frais de raccordement ! »

L’autoconsommation ne se cantonne pas au secteur bio. « Un marché émerge en raison de la pression croissante qui s’exerce sur les industriels en matière d’énergie », constate David Lawson, le directeur marketing de SMA, le numéro 1 mondial des onduleurs solaires. « Bilan carbone, norme ISO 50001, bâtiment à énergie positive… Le solaire est une réponse à ces contraintes. » Et l’autoconsommation son vecteur. Ce que rappelait Franck Charton, à la tête de Perifem, l’association technique de la grande distribution, lors du colloque du syndicat professionnel Enerplan, le 25 mai à Paris. « La loi nous fixe des objectifs extrêmement ambitieux de réduction des émissions de CO2. Il faut que l’on trouve des solutions pour y arriver ! », affirmait-il, soulignant l’intérêt de ses adhérents pour l’électricité maison. Ainsi, Alain Lafforgue, le PDG de l’hypermarché E. Leclerc de Langon (Gironde), se félicitait de la mise en route d’une installation de 410 kW sur le parking du magasin. D’autant que l’option choisie, des ombrières photovoltaïques, permet « de rendre visible notre engagement pour l’environnement ».

L’environnement n’est pas le seul moteur de l’autoconsommation. Depuis dix-huit mois qu’il réalise des projets de ce type, François Lebreton, d’Engie, constate déjà des évolutions : « Ce ne sont plus les responsables environnement qui sont nos interlocuteurs, mais les directeurs d’exploitation et les acheteurs d’énergie. » Chimistes électro-intensifs, distributeurs et grosses PME sont séduits par ces panneaux solaires qui, une fois payés, vont produire quasiment sans coût d’exploitation. « Quand on achète une installation solaire, on achète du kWh à prix fixe pendant vingt-cinq ans. C’est cette visibilité extraordinaire qui intéresse des industriels désireux de maîtriser à long terme leur facture énergétique. C’est une vraie logique d’industriels : sécuriser son approvisionnement électrique, c’est sécuriser sa production », résume François Lebreton.

« Notre installation nous permet de sécuriser 12 % de la consommation électrique du site à un prix fixe sur le long terme », précise Alain Lafforgue, à la tête du supermarché E. Leclerc de Langon. La chute des prix du solaire y est pour beaucoup. Avec un prix du kilowattheure solaire entre 5 et 12 cents hors frais financiers, contre un tarif de l’électricité de 6 à 8 cents avec les taxes, le retour sur investissement est plus rapide. Douze ans pour les ombrières du Leclerc de Langon, dix ans pour la toiture de Bio Planète. Et il s’agit là de calculs à prix de l’électricité constant ! « Je suis convaincu que le temps de retour sera plus court, car les prix de l’électricité vont grimper », affirme le codirigeant de l’huilerie. En Allemagne, où l’électricité est chère, les industriels se sont déjà convertis à l’autoconsommation d’énergie.

Tenté ? La première chose à faire est d’examiner son profil de consommation, son « top 10 minutes ». Il faut s’assurer d’avoir des machines qui tournent au moment où les panneaux produisent, sous peine de perdre les surplus d’électricité ou de devoir les injecter sur le réseau, avec les contraintes que cela implique et sans forcément une rémunération intéressante à la clé. Un bon candidat à l’autoconsommation ne ferme pas en été et ne travaille pas uniquement la nuit ! L’idéal est d’utiliser du froid, puisque les besoins en électricité sont alors plus élevés en été. Reste à dimensionner l’installation photovoltaïque, via des simulations de profils de production. « Pour s’approcher des 100 % d’autoconsommation, on va se caler sur le talon [le plancher, ndlr] de consommation du site, explique François Lebreton. Le retour d’expérience montre qu’on arrive généralement à des installations dont la puissance tourne autour de 10 à 15 % de la puissance souscrite par le site. »

Ce n’est qu’un début ! Adapter sa consommation à son profil de production ou jouer sur des capacités de stockage, thermiques ou autres, permet d’exploiter de plus grandes installations solaires et d’augmenter son taux d’autoproduction. L’autoconsommation est une tendance lourde, qui va se développer avec l’essor des renouvelables, l’augmentation attendue des prix de l’électricité et la flexibilité des smart grid. Elle ne peut que s’imposer aux fournisseurs et distributeurs d’électricité. Les réglementations commencent déjà à évoluer. Tiers financement avec contrats d’achat d’électricité à long terme, production délocalisée à proximité, échanges entre « consomm’acteurs » voisins… Autant de leviers qui feront de l’autoconsommation la norme dans l’industrie.

Les mots de l’autonomie

  • Autoproduction : Le fait de produire tout ou partie de l’électricité qu’on consomme. Le taux d’autoproduction est égal à la part de la consommation qui est produite instantanément sur place.
  • Autoconsommation : Le fait de consommer tout ou partie de l’électricité produite localement. Le taux d’autoconsommation est égal à la part de la production qui est consommée instantanément sur place (non injectée dans le réseau).
  • Couverture : Un terme de bilan énergétique, utilisé notamment pour un bâtiment à énergie positive. Le taux de couverture est égal au rapport entre la production annuelle et la consommation annuelle. Il ne reflète pas l’autoconsommation réelle, physique.

Quatre exemples d’autoconsommation solaire

L’entrepôt Biocoop : Du soleil pour le froid

  • Le générateur : 2 000 m² de panneaux en toiture, 300 kW de puissance, 300 000 Wh de productible
  • L’installation : Panneaux Silia, onduleurs Kaco, intégration Armor Green
  • La performance : Taux d’autoconsommation : 100 %, Taux d’autoproduction : 20 %

L’installation, en toiture d’un bâtiment frigorifique de Biocoop à Melesse (Ille-et-Vilaine), est la propriété d’une société ad hoc, filiale du fournisseur d’énergie Enercoop. Biocoop, qui n’a pas eu à investir, s’est engagé à acheter à Enercoop l’électricité produite sur son toit pendant vingt ans.

L’hypermarché E. Leclerc : Vert et visible

  • Le générateur : 3 500 m² de panneaux sur ombrières, 410 kW de puissance, 470 000 kWh de productible
  • L’installation : Panneaux Solarworld, onduleurs SMA, intégration Inelia
  • La performance : Taux d’autoconsommation : 97 %, Taux d’autoproduction : 10 %

Ces ombrières sur le parking de l’hypermarché E. Leclerc de Langon (Gironde) ont coûté 850 000 euros, financés à 20 % par la Région. Le temps de retour sur investissement est estimé à douze ans, grâce aux économies réalisées sur la facture énergétique, qui était de 450 000 euros par an.

L’huilerie Bio planète : Presses gourmandes

  • Le générateur : 500 m² de panneaux en toiture, 80 kW de puissance, 88 000 kWh de productible
  • L’installation Panneaux Silia, onduleurs SMA, intégration Urbasolar
  • La performance : Taux d’autoconsommation : 95 %, Taux d’autoproduction : 15 %

Cette installation, réalisée lors de l’agrandissement du site de l’huilerie Bio Planète, à Bram (Aude), représente 140 000 euros environ, dont 30 % sont pris en charge par la Région. Le temps de retour sur investissement devrait prendre dix ans.

L’aéroport Paris-Le Bourget : Duo en géothermie

  • Le générateur : 620 m² de panneaux sur ombrières, 93 kW de puissance, 92 000 kWh de productible
  • L’installation : Panneaux Photowatt, onduleurs ABB, intégration EDF ENR
  • La performance : Taux d’autoconsommation : 100 %,Taux d’autoproduction : 4 %

Cette installation de 200 000 euros a été réalisée conjointement à la mise en service d’une pompe à chaleur (PAC) en géothermie, qui fournit 30 % de la consommation de chaleur du site. La production solaire couvre la consommation d’électricité de la PAC.

Ai-je le droit d’auto consommer ?

Professionnels et particuliers sont autorisés à consommer l’électricité produite par leur propre générateur. Mais, jusqu’à récemment, cela n’était pas intéressant pour une installation photovoltaïque. Il était bien plus avantageux de vendre sa production à EDF à un tarif subventionné élevé. Et mieux valait acheter son électricité à EDF plutôt que de la produire. La chute des prix du photovoltaïque a changé la donne : l’électron solaire devient compétitif avec celui issu du réseau, et les tarifs de rachat ont beaucoup baissé. Pour auto consommer dans les règles, deux possibilités existent : l’autoconsommation totale (aucune injection n’est autorisée dans le réseau) ou avec injection – et vente – du surplus d’électricité produite. La première option, qui ne permet pas d’exploiter tout le potentiel des installations solaires, a été choisie par EDF ENR pour les particuliers. Depuis le 2 juin, la filiale d’EDF a basculé son offre pour le résidentiel vers l’autoconsommation sans injection.

par Manuel Moragues L’Usine de l’Energie , Energies renouvelables , Photovoltaïque , France